LE PRÉDATEUR AUX POINTES DE MÉTAL



LE PREDATEUR AUX POINTES DE METAL par Christiane Amiel du GARAE.
« Les chasseurs à l'arc sont-ils les derniers grands prédateurs de nos forêts ? », telle est l'interrogation que Stéphane Kowalczyk a placée en exergue de son film, tourné dans la forêt du Somail, dans le massif de l'Espinouse. Sous l'apparence d'un reportage sur une pratique singulière, marginale et en voie de disparition, il me semble que Le prédateur aux pointes de métal est très révélateur des nouvelles figures qui agitent aujourd'hui les débats sur la légitimité et le devenir de la chasse dans les pays modernes et « civilisés » : est-elle encore une activité qui fait sens ou n'est-elle qu'une tradition obsolète ? Le film ne nous invite pas vraiment à la découverte de scènes proprement ethnographiques, c'est-à-dire portant sur la culture matérielle, les gestes, les techniques, les savoir-faire, la description précise du milieu, les coutumes, les croyances, les représentations... Tout cela apparaît pourtant, on voit le chasseur arpenter son territoire, le scruter, tendre son arc... Mais on n'apprend rien de véritablement concret sur son art et ses secrets. Paradoxalement ce qui est mis en scène ici c'est un discours. Pas celui de cet être singulier, prédateur solitaire qui, armé de son seul arc et guidé par son seul flair, parcourt la forêt. Mais le discours du groupe des chasseurs ordinaires, armés de fusils et accompagnés de leurs chiens. Ce sont eux qui, à l'écran, dressent un portrait admiratif de celui qu'ils appellent « l'Indien », évoquent l'ampleur, la complexité et le mystère de ses savoirs cynégétiques. Le chasseur à l'arc, lui, est silencieux, homme d'action plus que de parole. Et c'est certainement cela qui en fait un personnage apte à incarner de nouvelles manières de penser et de promouvoir la chasse. Car, c'est là, je crois, tout l'intérêt ethnologique de ce film, le fait qu'il nous donne l'occasion de saisir sur le vif l'émergence d'une mythologie moderne de la chasse. Depuis plusieurs années déjà, la communauté des chasseurs, pour répondre aux critiques qui lui sont faites, a élaboré un discours commun présentant la chasse comme une culture traditionnelle, un héritage du passé, et donc, pour reprendre un concept à la mode comme un patrimoine immatériel. La figure du chasseur à l'arc permet d'aller plus loin en remontant aux débuts même de l'humanité, au prédateur originel chassant pour sa survie, à l'homme d'avant la civilisation. Loin d'avoir une connotation négative, cette sauvagerie primitive est valorisée en tant qu'élément de réflexion métaphysique. A l'opposé des hommes des villes, qui mangent sans se poser de questions, le chasseur à l'arc, confronté à l'acte de tuer, s'interroge sur la vie et la mort, la place de l'homme et de l'animal dans la nature, le rôle des prédateurs, le sens du monde. Philosophe, maître de techniques cynégétiques inconnues du commun, détenteur de savoirs quasi magiques, l'Indien n'est pas un chasseur comme les autres. Proche et lointain, semblable et différend, singulier, marginal, porteur de nouvelles valeurs, il est chargé par le groupe d'incarner un double rôle de héros (o s) et de héraut (a u t). Un rapide dernier mot pour dire que ce personnage et ce film invitent à de nombreuses autres mises en relation. Avec, par exemple, en Afrique, la marginalité et le statut de magiciens des chasseurs de lion à l'arc que nous verrons demain dans le film de Jean Rouch. Avec, aussi, en Languedoc, les fêtes traditionnelles des Paillasses à Cournontéral et du Pétasson à Trêves, figures carnavalesques emblématiques de l'Homme sauvage, dont les costumes et le grimage évoquent la tenue de camouflage de l'Indien du Somail. Encore une chose, et qui a toute son importance : le chasseur à l'arc de la forêt du Somail n'est pas un cas unique, Stéphane Kowalczyk en a rencontré et filmé un autre dans les Pyrénées catalanes. Mais ceci est un autre film...